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26 novembre 2021 5 26 /11 /novembre /2021 19:43

Bonjour les amis.

J'ai terminé la semaine dernière la lecture d'un pavé de 1100 pages de Chris Kraus intitulé LA FABRIQUE DES SALAUDS.

Il m'est  vraiment assez difficile de résumer un roman d'une telle envergure et je préfère partager avec vous un excellent article de Mélanie Talcott qui en parle très bien.

Alors, ce roman m'a vraiment donné du fil à retordre. D'abord je me suis rendu compte que je ne connaissais pas bien l'histoire de l' Allemagne d'après-guerre, et encore moins celle des pays baltes. Donc j'ai souvent interrompu ma lecture pour aller vérifier sur internet certains des événements narrés dans ce livre et aussi pour lire la biographie de certains personnages.

Même si certains épisodes nous paraissent complètement insensés, il est clair que l'auteur s'est très bien documenté et qu'il n' y a pas de contre-vérités dans ce livre.On croyait tout savoir sur cette époque mais Chris Kraus nous en apprend des vertes et des pas mûres.

La facilité avec laquelle nombre de nazis se sont reconvertis auprès des occidentaux est vraiment déconcertante, mais le roman explique bien pourquoi, en temps de guerre froide, les services secrets occidentaux ont offert une telle protection à certains anciens SS (mais Kraus ne justifie jamais ce cynisme).

Par ailleurs Koja, le personnage principal, est vraiment perturbant car c'est à la fois un peintre doué d'une grande sensibilité et qui a une parfaite conscience du Mal, mais ça ne l'empêchera pas dans certaines circonstances de participer lui-même à des actions répugnantes quand il s'y verra obligé. Ses histoires d'amour aussi sont perturbantes. Il lui arrive parfois d'être grand seigneur, profondément respectueux et fidèle (se sacrifiant lui-même), et parfois on est estomaqué par son cynisme ou son culot.

Plus d'une fois Koja m'a tellement agacé que j'ai rejeté le livre, mais, une fois ma colère passée, je l'ai repris patiemment car Koja me captivait aussi à travers ses contradictions terriblement humaines. Il tient à tout raconter dans le détail au hippie qui est son voisin de chambre sans rechercher à aucun moment son absolution. Le pauvre hippie en question en entend plus qu'il n' en peut supporter mais il ne peut se soustraire à la volonté de Koja qui l'a choisi comme dépositaire de son histoire. Koja témoigne et n'est jamais complaisant avec lui-même. 

Contrairement à ce que laisse sous-entendre Mélanie Malcott je trouve que l'auteur n'essaie jamais de justifier le Mal. Simplement il l'observe aussi chez des personnes qui, par ailleurs, possèdent une vraie sensibilité.

Ce livre est aussi une oeuvre assez courageuse car il semblerait que l'auteur se soit directement inspiré de personnes de sa propre famille (comme le personnage de Hub, frère de Koja).

Je n'ai pas aimé le titre français qui me paraît bien trop réducteur. Le titre original allemand DAS KALD BLUT (le sang froid) n'est pas terrible non plus. En Italie, ils ont proposé comme titre  I FIGLI DELLA FURIA ( les enfants de la fureur) qui me paraît coller davantage à cette oeuvre.

Quoiqu'il en soit le grand thème récurrent de ce livre c'est la banalité du Mal, cette banalité qui obséda la philosophe Hannah Arendt toute sa vie.

Le ton de l'auteur surprend car il n'hésite pas à narrer des événements tragiques sur ton de la farce, de la dérision et avec parfois un humour noir assez féroce (on pense parfois au Candide de Voltaire et à la manière avec laquelle il traversait les horreurs de son époque).

Enfin ce gros livre est aussi un monument littéraire très bien écrit (rythme, descriptions soignées, dialogues époustouflants, et il y a aussi certaines réflexions profondes de Koja sur lesquelles le lecteur prend le temps de s'arrêter). 

Le roman m'a tenu en haleine jusqu'à la dernière page (la fin est imprévisible, jubilatoire et féroce). J'en suis sorti rincé, vidé, écoeuré aussi... et, vous n'allez pas le croire mais, après avoir subi cette tornade de sentiments contradictoires j'ai été tenté de reprendre l'histoire au début et de la relire...

Aurais-je été, pour la première fois de ma vie, un lecteur développant un syndrome de Stockolm envers un personnage de roman?

 

 

 

 

La fabrique des salauds...ou la banalité du Mal.

Voici 3 extraits du roman.

...Elle souriait avec tant d'amertume que ce n'était même plus un sourire, et, pour le reste de la soirée, elle employa un ton méprisant et accusateur qui n'était à moitié gentil que dans les aigus (mais elle n'était de toute façon plus capable de gazouiller comme autrefois, sa langue de rossignol avait été arrachée et remplacée par un organe reptilien, excessivement fourchu, qui risquait de vous empoisonner à coups de remarques perfides). Elle cracha dans ses mains, et, faute de récupérer la scie, se mit en quête d'une autre occupation. Je ne pouvais rien pour elle, c'était un animal blessé à mort qui devait tenir sur ses jambes sans qu'on l'aide, sous peine de mordre ceux qui accouraient à son secours...

...Je sortis docilement mon carnet de croquis de la poche de mon uniforme, pris un crayon et commençai par les yeux. Il faut toujours commencer par là : beaucoup de gens qui ne savent pas dessiner croient à tort qu’on peut commencer par les traits du visage ou par le nez, alors que c’est le début de la fin. Je dessinai des yeux de hyène, car Himmler avait un rire de hyène, un rire perçant qui s’arrêtait net. Il avait de minuscules dents, mais ces dernières allaient devoir attendre. Sous les yeux, je plaçai un groin, un beau groin de cochon, et sous le groin, une moustache, et sous la moustache, une gueule ouverte et toute tordue, comme un museau de vache, dont je fis sortir un peu de foin. Pas de menton pour Himmler, car il n’en avait pas, les oreilles devinrent celles d’un ouistiti, et pour finir, au moment de choisir la silhouette, après avoir hésité entre la carpe et l’hippopotame, je me décidai pour le bon vieux porc domestique, avec ses grosses bajoues... 

...Dès dix-neuf quarante-sept, l’organisation juive clandestine Hagana employa des centaines d’armes à feu en provenance des réserves du général Rommel, acheminées à dos de chameau par le Sinaï jusqu’en Palestine. 
Un an plus tard, juste avant le début de la guerre d’indépendance, les Israéliens achetèrent à Prague vingt-cinq des avions Messerschmitt fabriqués pour la Luftwaffe dans les usines Avia, recouvrirent les croix gammées d’étoiles de David et, dans la bonne tradition Messerschmitt, allèrent canarder les Spitfires ennemis (repeints à l’égyptienne). 
Durant les combats acharnés contre la Jordanie, la Syrie, le Liban et les royaumes d’Irak et d’Égypte, des MG42, qu’on appelait aussi « tronçonneuses de Hitler », furent importés en fraude du sud de la France jusqu’en Israël. 
Des pistolets Heckler & Koch furent fournis en masse par les familles de la mafia sicilienne. 
Chez des marchands de canons grecs, on trouva des MP40 en quantité non négligeable. 
En bref : les armes allemandes empêchèrent la défaite des forces israéliennes... 

Chris Kraus

Chris Kraus

PS: En marge de ce livre et du sujet traité il se trouve qu'en Espagne un film intitulé EL SUSTITUTO (Le remplaçant) a été présenté le mois dernier. Ce film dont l'action se situe en 1982 (7 ans après la mort de Franco) parle des réfugiés nazis qui ont été protégés sous le régime franquiste. L'action se situe à Denia, très près de chez moi. Je savais par mon beau-père que notre canton avait servi de refuge à des criminels nazis en fuite. Voici la bande-annonce.

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commentaires

M
Ta présentation me fascine,
j'ai bien envie de m'attaquer moi aussi à ce livre.
Ah oui, la banalisation du mal. Comment définir les salauds?
Je n'ai déjà jamais réussi à comprendre comment on peut faire des guerres, comment on peut être tortionnaire, comment on peut commettre des massacres pour l'amour d'une divinité...
Répondre
A
L'émergence du Mal est un thème qui m'obsède donc ce livre, bien évidemment, nous fait entrer de plain-pied dans cette problématique. Il faut dire avant toute chose que l'auteur s'est documenté pendant une quinzaine d'années avant de se lancer dans la redaction de cet ouvrage, et ça se sent à la lecture. Il montre bien comment à une certaine époque s'affilier dans les rangs nazis a été naturel pour toute une génération. Le roman commence en 1905 et permet de comprendre pourquoi 30 ans plus tard le nazisme va pénétrer profondément la société allemande et les populations germaniques des pays baltes. Enfin il y a 3 personnages importants. Hub le frère de Koja, très charismatique, très emballé par le projet fasciste( et donc pas sympathique), son frère Koja qui se laisse entrainer mollement par suivisme et Ev dont les 2 frères tomberont amoureux. L'habileté de Chris Kraus c' est de nous présenter un nazi malgré lui mais qui va assumer quand même toute cette horreur. Le lecteur a de la sympathie pour Ev qui maintient de la rigueur morale mais aussi pour Koja tout en censurant certains de ses comportements. C' est là que le livre est fort et nous interpelle. Il y a comme un seuil du mal, un seuil de l'acceptable et de l'inacceptable en chacun d'entre nous. A partir de quel moment va t'on désobéir et dire NON... Koja qui n'arrête pas de naviguer entre le bien et la mal nous perturbe. Le livre est honnête. Koja ne demande pas l'absolution, ne demande pas pardon...il dit: " Ça s'est passé comme ça..."
R
Un roman fleuve intéressant, basé sur des faits historiques réels... l'auteur évoque tout de même l'histoire de certains membres de sa famille, n'y a t-il donc pas une part de justification dans son analyse ?
Voici un document à ce sujet sur France Culture :

https://youtu.be/Szh2fpzcfow



Belle soirée, AJE
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A
Une dernière observation Rosemar. En général quand je termine un roman j'enquille immédiatement sur un autre...Bin là, j'ai ressenti le besoin de faire une pause...de digérer ce que je venais de lire. C' est dire !
A
Je rectifie: son livre interpelle l'Occident (USA compris), le monde soviétique et le Moyen-Orient...
A
Merci beaucoup pour le lien. Après avoir lu ce GRAND roman, je suis réellement ému d'entendre Chris Kraus. Je me rends compte qu'il a mis bien plus d'éléments familiaux que je ne le pensais dans son roman. Dans son livre il n'essaie absolument pas de justifier certains comportements, au contraire. Ce livre c'est un règlement de comptes douloureux et courageux avec sa famille. Mais, par contre, son roman montre bien comment les personnes qui ont été amenées à commettre des atrocités tentent de se justifier. Koja, pour sauver son amour, va faire des choses terribles et impardonnables.
Mais ce livre est bien plus que ça car il interpelle la société entière, les sociétés, les différent pays impliqués. C'est un livre très politique aussi.
Kraus est modeste mais son roman est très ambitieux car il interpelle l'Occident et le Moyen-Orient. Rien que ça !...
Franchement son roman mérite le prix du meilleur livre étranger. Moi, il m'a marqué...J'ai encore mon esprit plongé dans LA FABRIQUE DES SALAUDS alors que ça fait plus d'une semaine que j'en ai terminé la lecture.
Bonne fin de soirée l'amie
PS: si tu vas sur le lien babelio tu verras ques les lecteurs sont " sous le choc"...un vrai coup de poing littéraire...
https://www.babelio.com/livres/Kraus-II-La-Fabrique-des-salauds/1150435